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Les caractères spéciaux de Alain Damasio

par FrClaude, le 04/04/2021 à 11:43 - 174 visites

Bonjour Dans son excellent ouvrage "Les Furtifs", Alain Damasio a installé un peu partout des caractères spéciaux bien agréables : sur les lettres, entre les lettres, c'est un plaisir.
Mais comment "faire passer" cette graphie particulière quand on lit à haute voix pour quelqu'un ?
Merci

Réponse du Guichet du savoir

par gds_ctp, le 07/04/2021 à 14:42

Bonjour,

Voici une question épineuse, surtout si on tient compte de la dimension expérimentale de l'écriture d'Alain Damasio !

Comme les autres romans de l'auteur, Les furtifs [Livre] se caractérise en effet par la création d'une typographie très personnelle. Outre les habituels "signes de reconnaissance" attribués à chaque personnage de ce récit choral, une myriade de signes inhabituels créés par par la graphiste Esther Szac. Nicolas Gary évoque ce dispositif dans ActuaLitté :

"Des cédilles apparaissent, débarquent de toutes parts sur des lettres qui n’avaient rien demandé, et s’il ne s’agissait que de cela !

Des lettres de l’alphabet grec viennent compléter les mots quand l’alphabet latin s’avère insuffisant pour rendre le texte plus dynamique. Et tout ce que l’on compte de signes diacritiques est invoqué : des accents improbables, tréma et autres points médians ou parenthèses ouvertes à l’envi, fermées si vraiment nécessaire. Et tout cela sans que la lisibilité ne soit atteinte : tout au plus a-t-on besoin de quelques pages pour se familiariser avec les principes.

Quant à les comprendre, c’est une autre paire de manches, alors même que la cohérence et la logique se dessinent. Mais dans un ouvrage qui est un hommage au mouvement, à la vie, aux métamorphoses, quelles règles trouvera-t-on qui ne seraient susceptibles de voler en éclat pour ouvrir de nouveaux champs. [...]700 pages de sautillements progressifs, qui envahissent méthodiquement l’espace, les signes finissent par pulluler, il en sort de partout, animant et bondissant. C’est insensé, et pourtant chargé de sens. Tout ce qui avait été amorcé avec la Horde est ici décuplé — y compris dans le nom des protagonistes. Même les jeux sur les polices participent à cette joyeuse fête du vocable."

Mais vocable ne veut pas dire oral. Interrogé par le Livres hebdo assume l'écriture d'une oeuvre hybride, littéraire et graphique :

"« Cette typographie exprime aussi l'évolution des personnages, qui deviennent des furtifs hybrides. Je voulais aller au-delà de la typographie standard, et l'utiliser aussi comme un élément de la narration, avec sa dimension optique qui porte une sensualité propre », explique Alain Damasio, qui revendique une « typoésie ». Le romancier évoque une co-création avec Esther Szac, graphiste et typographe fraîchement diplômée de l'école Estienne, qui l'a accompagné presque dès le début de l'écriture des Furtifs.

« Nous avons travaillé ensemble pendant deux ans. Nous avons utilisé le garamond, une des plus anciennes polices d'écriture française, d'une extraordinaire richesse notamment pour les glyphes, ce qui nous a évité de nous lancer dans une création qui aurait pris beaucoup plus de temps », explique la jeune typographe, qui a aussi calligraphié quelques éléments du langage de ces « furtifs ». De fait, l'ensemble repose sur un défi en forme de pirouette : rendre visible, ou au moins sensible, une contre-société qui veut précisément échapper au regard, mortel pour les « furtifs »."

Répondant à l'Huffington post, l'auteur souligne d'ailleurs que la transparence n'est pas forcément l'effet recherché, au contraire : "brins d'herbe" s'invitant dans le décor, les signes typographiques participent d'un certain d'une forme de brouillage qui participe du sens du texte : "Toutes les scènes de fuite, d'action, où [les personnages] essaient de se cacher, où la dimension furtive monte, je voulais que ce soit traduit, aussi de façon typographique, pour qu'on sente la prise de puissance du furtif."

L'auteur insiste sur le fait que la littérature prend rarement en compte la dimension optique de l'écriture et explique comment, dans son roman, le rapport au deuil d'un personnage peut influer sur l'absence de point sur le J dans les chapitres qui se rapportent à lui... mais sans préciser comment ce deuil pourrait se traduire vocalement, d'autant qu'il s'agit parfois de souligner le rapport d'un personnage à son sens visuel :

"Le personnage de Toni Tout-fou, comme c'est un tagueur, un graffeur, il y a une dimension optique extrêmement marquée."

A Actu SF, Damasio dit encore :

"On arrive aux bordures du langage tout en restant compréhensible, grâce aux réponses des parents notamment. Il y a une langue furtive que j’ai appelé le « cryphe » : c’est une typographie particulière qui permet aux lettres d’en cacher d’autres. On a décidé d’utiliser la police Garamond avec un système de points, de parenthèses et de modifications. Elles sont très légères, comme une poussière au dessus d’une lettre, ce qui permet de traduire les moments où les personnages passent en "furtivation". Le point arrive sur un a ou un o ou le point du j disparaît par exemple. Les émotions fortes et les capacités récupérées chez les furtifs sont traduits et soutenus par la typographie, ce qui donne une dimension graphique qui n’est pas gratuite, je trouve. Elle vient soutenir la narration tout en restant très esthétique. Je ne connaissais pas sur la police Garamond le nombre de glyphes existants mais il y en a plus de cinq cents. Certains viennent du polonais, d’autres de l’hindou par exemple et au final, on n’a rien créé mais ça rend un travail très neuf."

Cela ne signifie pas que l'écriture des Furtifs néglige l'aspect sonore de l'écriture. Dans le même entretien, Damasio raconte comment il a travaillé son texte avec la créatrice sonore Floriane Pochon et le guitariste Yan Péchin, pour deux projets très différents :

"J'ai donné le manuscrit à des gens au fur et à mesure que j’écrivais pour qu’ils puissent se l’approprier. J’avais déjà travaillé avec Floriane Pochon sur la création de pièces sonores où on entendait des furtifs, et avec Yan Péchin – le guitariste de Bashung. C’est vraiment à partir des textes du roman qu’on a fait huit titres qui prolongent l’écriture. Cela donne une intensité aux scènes assez fabuleuse. Yan a fait un travail extraordinaire, il a donné une force au texte. On va également faire des représentations dans des salles, des librairies. C’est le prolongement que je voulais faire depuis le début : j’ai une littérature très physique qui s’appuie sur le phonème, les assonances et contre-assonances et ça m’a naturellement porté vers la voix, puis de la voix vers la lecture, puis la musique. Les sons m’ont d’ailleurs fait modifier le texte, ça a créé des effets d’allers-retours. Maintenant, on le place dans les représentations publiques."

De son travail avec Floriane Pochon est issue la série Mantra'ck sur Phaune radio, tandis que les mises en voix de Damasio lui-même avec Yan Péchin, portées en live de scènes en librairies, sont à l'origine de l'album Entrer dans la couleur [Disque compact], dont on découvrira des extraits sur la chaîne YouTube du label Jarring Effects :



Ces deux oeuvres montrent comment des boucles de guitare, des voix superposées ou du montage sonore peuvent traduire l'altération typographique, mais ce ne sont que deux propositions possibles. Si vous lisez ce texte à quelqu'un, pourquoi ne pas inventer votre propre lecture "furtive" ?

Bonne journée.

Réponse de FrClaude

par FrClaude, le 07/04/2021 à 15:04

Un très grand merci pour votre réponse, si complète, si éclairante ! Vous êtes décidément très fort.e.s, même pas peur !
J'avais lu les articles cités, mais pas celui de Actu SF, qui apporte la touche finale décisive : en effet je réfléchissais à une solution sonore furtive, moins élaborée évidemment car avec mes petits moyens, comme utiliser des sons simples à chaque changement d'état ... Me voilà au pied d'un grand mur à construire, mais quelle aventure passionnante ! Un grand merci à nouveau.
  • 1 vote

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