Question d'origine :

Cher Guichet,

Je cherche à en savoir plus au sujet d'un livre dont j'ai trouvé la référence dans un autre livre.

Dans le premier tome des œuvres diverses d'Honoré de Balzac édité par Gallimard dans la collection Bibliothèque de la Pléiade à la page 518, Balzac cite la référence suivante :
« Étienne Béquet, l'homme qui a fait trois volumes in-folio de titres d'ouvrages à faire »

De ce que je comprends, Béquet a écrit trois livres remplis de titres de livres à écrire. Ces livres existent-ils ? Si oui auriez-vous une référence bibliographique précise à me donner (titre, date de parution, éditeur) ?
Ou biens s'agit-il d'une référence inventée par Balzac ?

La note n°5 appelée page 518, que l'on retrouve à la page 1380, donne une rapide biographie de Béquet mais rien au sujet des « trois volumes in-folio » qui me préoccupe.

Je suis preneuse de toute information relative à l'(in)existance de ces ouvrages.

Bien cordialement,

Pauline

Réponse du Guichet

Avatar par défaut gds_ctp - Département : Equipe du Guichet du Savoir
Le 13/10/2021 à 13h37

Il semble que les ouvrages prêtés à Etienne Béquet dans ce passage sont tout à fait imaginaires.

Bonjour,

 

Les seuls titres d'Etienne Béquet en tant qu'auteur recensés par le catalogue de la BnF sont deux nouvelles :

- Marie, ou le mouchoir bleu - première parution dans la Revue de Paris en 1829

- L'Abbaye de Maubuisson.

Et une traduction du grec :

- Histoire véritable de Lucien / Lucien de Samosate, avec, dans le même volume, les histoires "La Luciade" traduite par P. L. Courier et des Extraits des romans d'Antoine Diogène et de Jamblique traduits par Chardon de la Rochette

 

Le catalogue collectif Worldcat donne les mêmes titres.

 

Balzac ne fait donc pas allusion à des livres réellement parus, mais plutôt, à notre avis, à des cahiers manuscrits. S'agit-il de cahiers réels ? Ce n'est pas certain, d'autant que la citation qui vous intéresse est issue d'un court texte de Balzac à la fois fantastique et humoristique, "Cent contes - théorie du conte", resté manuscrit du vivant de l'auteur :

 

Hier en rentrant chez moi, je vis un nombre incommensurable d’exemplaires de ma propre personne, tous pressés les uns contre les autres à l’instar des harengs au fond d’une tonne. Ils répercutaient dans un lointain magique ma propre figure, comme, lorsque deux glaces se répondent, la lueur d’une lampe posée au milieu d’un salon est répétée à l’infini dans l’espace sans bornes contenu entre la surface du verre et son tain.

 

Pour un bourgeois de la rue Saint-Denis, c’eût été un effrayant spectacle: pour moi, ce n’était rien. Il n’y avait rien d’extraordinaire à ce que le fantastique fû venu frapper à la porte d’un pauvre homme qui vit de fantaisie.

 

J’inclinai la tête pour saluer tous mes sosies, et tous inclinèrent la tête en même temps que moi et de la même manière que je l’inclinai. Je m’assis en attirant à moi la petite table gothique sur laquelle j’écris, et alors le premier moi-même fit deux pas, se tint debout devant ma cheminée, et parut prêt à parler.

 

Un joli garçon vraiment, bien pimpant, bien cravaté, le pied chaussé de bottes en escarpin, luisantes et noires comme l’œil d’un corbeau. Le gilet était irréprochable, les gants jaunes, admissibles en tout pays. Il tenait la tête haute, de trois quarts, jetait son regard avec un peu de prétention, peut-être, mais je compris et sanctionnai l’impertinence de ce coup d’œil: il est pardonnable à l’homme bien mis qui a la conscience de sa supériorité. Bref, je pouvais l’avouer comme un léger croquis de moi, lorsque je quitte la robe d’étude pour aller me faire homme du monde pendant une demi-soirée. C’était le dandy, l’homme à cervelle creuse, celui de tous les moi-même qui a le plus de succès. Donc le fashionable me dit:

 

—Mon cher, ne fais plus de contes; le conte est fourbu, rendu, couronné, a le sabot fendu, les flancs rentrés comme ceux de ton cheval. Si tu veux te rendre original, prends le conte, casse-lui les reins comme on brise la carcasse d’un poulet découpé, puis, laisse-le là, cassé, brisé. Sans cela, tu n’est qu’un contier, un homme spécial. Ou il faut montrer que le conte est la plus haute expression de la littérature, que ce titre est un mot vide de sens, et qu’en toute espèce d’œuvre il n’existe que des détails et une exécution plus ou moins habile. Tâche d’arriver à cette déduction, et tu auras soufflé sur une foule de capucins de cartes qui sont en route pour envahir la voie du conte et la gâter.

 

Mon homme enchevêtra les doigts de la main gauche dans ceux de la main droite, pour ajuster les gants et les coller de manière à en rendre l’adhésion parfaire, et disparut; l’homme du monde avait été l’écho du monde.

 

Un second moi-même se dressa tout à coup. Celui-là était en robe de chambre violette, il avait le front ridé, les lèvres jaunes de café, la barbe longue, les yeux brillants et calmes, le teint rouge, un cordon de soie autour des reins, une calotte de velours violet sur la tête, un grand rabat de bourgmestre hollandais en guise de collet. Il était éclairé par la lueur soucieuse d’une lampe, il avait cinquante ans. Celui-là était l’homme aux conceptions, l’homme qui ne dort plus, l’homme dont le regard va loin, l’homme de courage, l’homme affaissé sous le poids de la pensée.

 

—Ecoute, la face incomplète sous laquelle le monde te voit a dit vrai! Soient donnés un mari, sa femme et un amant, déduisez cent contes dont aucun ne ressemble à l’autre.

 

De même que le cuisinier fait cent plats avec la substance essentiellement culiniforme nommée l’œuf.

 

De même que le mathématicien imagine la possibilité de tracer sur une circonférence autant de cercles qu’il voudra en tracer, et prouve qu’à ce gouffre circulaire un homme userait la craie du globe.

 

—Va te promener! lui dis-je. Convoque Nodier, ce magicien du langage, ce sorcier dont la baguette évoque des phrases toutes neuves; appelle Étienne Béquet, l’homme qui a fait trois volumes in-folio de titres d’ouvrages à faire, et qui a tout rêvé, tout lu en littérature; demande Eugène Sue qui pourrait faire mariner tant de sujets et les tenir...

 

J’allais battre un ban à tous nos grands hommes, lorsque mon moi-même qui ne rit jamais, sourit, me montra les cent expressions de la formule algébrique représentées par les cent moi-même, qui paraissaient vouloir sortir de leur prison, et venir un à un me conter leur formule, dont aucune ne devait ressembler aux précédentes.

 

Je m’étendis nonchalamment sur mon divan, et je me dis:

 

—Allez!...

 

Isabelle Tournier, éditrice des Nouvelles et contes de Balzac parus chez Quarto, nous apprend que ce texte, dont la date de rédaction est incertaine, est souvent, par "habitude éditoriale", publié en appendice à la fin des Contes drolatiques.

 

Dans ce passage, Balzac peint Béquet en homme fourmillant d'idées non exploitées, voire en grand procrastinateur. La mention de "trois volumes in-folio", un grand format, serait alors peut-être une hyperbole plaisante.

 

Dans le Journal des débats du 1er octobre 1838, lisible sur Gallica, paraît une notice de Béquet par Jules Janin relatant la mort, à quarante ans, "presqu'incognito", d'Etienne Béquet. Janin suggère que l'activité bouillonnante de celui-ci en tant que critique littéraire l'a empêché de se réaliser en tant qu'auteur :

 

Ceci est au reste une des conditions de la critique : s’atteler comme un esclave à toutes les gloires contemporaines et ne rien garder pour soi de toute cette renommée que l’on jette à pleines mains à qui veut se baisser et la prendre ; s’exposer à toutes les colères pour le plus léger blâme, n’exciter nulle reconnaissance pour la plus grande louange ; écrire, et souvent avec un grand talent, des choses qui meurent au bout de la journée par la seule raison que ces choses-là sont écrites dans un journal, œuvre légère et que le temps emporte, pendant qu’autour de vous surnagent tant de choses médiocres uniquement parce que ces choses-là sont consignées dans un volume ; être exposé en même temps aux périls de l’improvisation et aux exigences de la page écrite avec soin, méditée à loisir ; c’est-à-dire n’avoir ni les profits de la parole parlée ni les bénéfices de la parole écrite ; suivre au jour le jour, et la plume à la main, toutes les passions, toutes les émotions contemporaines, et ne pouvoir s’y mêler que de loin et avec modération, tant on a peur de ne pouvoir plus contenir le lendemain les mêmes passions qu’on aura partagées la veille [...]

 

Janin semble donner raison à Balzac, en montrant la méticulosité excessive apportée par Béquet à sa seule oeuvre littéraire ayant eu du succès :

 

Une autre fois, – nous étions alors au siècle des romans sanglants, des nouvelles terribles, des drames effrénés, – il voulut écrire un roman, lui aussi ; et par un beau jour de printemps (je l’ai vu écrire) il se mit à l’œuvre, non sans avoir longtemps médité. Il écrivait très-lentement, ne laissant rien au hasard, n’abandonnant jamais à elle-même sa phrase commencée, mais au contraire la tenant serrée de très-près et lui laissant justement assez de liberté et d’espace pour qu’elle allât au but qu’il désignait. C’était un habile artiste, qui savait à fond toutes les ressources de la vieille langue, et qui eût rougi de se servir des artifices modernes. Il écrivit donc sa nouvelle lentement, posément, évitant certains effets que d’autres eussent étéheureux de trouver, s’efforçant d’être simple avant tout, et restant calme même au milieu des désespoirs qu’il racontait. Il ne lui fallut pas moins d’un mois pour écrire ce chef-d’œuvre, intituléMarie ou le Mouchoir bleu; mais aussi, quand parurent ces quinze pages d’un style excellent, ce fut un ravissement universel. On était si peu fait à cette narration élégante, sans apprêts, à cette forme si simple, à cet art de tout dire sans trivialité et sans emphase ! D’un autre côté, ce petit drame était si simple ! un pauvre soldat suisse qui vole un mouchoir pour Marie, sa fiancée, et que la loi militaire met à mort, et qui envoie à Marie ce mouchoir qu’il a baisé : voilà tout ce petit drame. Point de déclamations contre la rigueur des lois militaires, point de reproches amers à propos de laservitude militaire. L’écrivain raconte ce qui s’est passé au coin d’un bois, et à peine laisse-t-il entrevoir ce qu’il a au fond de l’âme. A ce touchant récit qu’on dirait écrit par un témoin oculaire, les larmes arrivent d’elles-mêmes et sans violence ; et, par ce temps-là d’effroyables excès dramatiques, vous pensez si ces larmes paraissaient douces !
 

 

Bonne journée.

 

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Madame Hayat

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