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Fédéralistes puis bientôt terroristes

par INTERESSUS, le 09/06/2019 à 21:03 - 122 visites

Bonjour,
A Toulouse durant la Révolution l'ennemi du Montagnard est entre autre le "fédéraliste" ou le "Girondin". Mais bientôt l'ennemi du révolutionnaire devient le "terroriste". Pourquoi ? Et plus tard, sous le Directoire et sous le Consulat, l'ennemi est toujours "le terroriste". Pourriez-vous m'expliquer la genèse de cette appellation ? Quelle différence existe-t-il à cette époque quant à ce mot de terroriste avec son emploi maintenant ?
Merci et meilleures salutations.

Réponse du Guichet du savoir

par gds_et, le 11/06/2019 à 16:37

Bonjour,

Voici des précisions que nous trouvons dans le Dictionnaire historique de la langue française pour le terme « terroriste » :

« Depuis 1748 (Montesquieu) le mot [terreur] désigne les principes du gouvernement d’un régime despotique et, à partir de 1789, l’ensemble de moyens de coercition politique maintenant des opposants dans un état de crainte ; spécialement, la Terreur est le nom donné au régime instauré en France entre septembre 1793 et juillet 1794, pendant lequel des mesures d’exception furent en vigueur (emploi attesté en 1793).

Les quelques dérivés de terreur datent de cette période révolutionnaire.
Terrorisme n. m. est attesté depuis 1794 au sens de « régime de terreur politique », parallèlement à terroriste n. et adj. (1794) qui désigne le partisan, l’agent d’un régime de terreur. Par extension, les deux mots s’appliquent aujourd’hui à l’emploi systématique de mesures violentes dans un but politique (1876, répandu à partir de 1918) et, très couramment, à des actes de violence exécutés pour créer un climat d’insécurité. Ils s’emploient par métaphore, par exemple dans le syntagme terrorisme intellectuel (v. 1950). Dès 1795, en pleine réaction thermidorienne, sont apparus antiterroriste adj. et antiterrorisme n. m. Celui-ci est distinct sémantiquement de contre-terrorisme n. m. (v. 1960) caractérisé par l’utilisation de moyens analogues à ceux des terroristes pour lutter contre eux et auquel correspond contre-terroriste n. et adj. Dans ce contexte de la violence politique exercée, non plus dans le cadre d’un gouvernement (comme c’était le cas en 1793) mais de forces politiques non reconnues, ces mots s’appliquent au contexte national et international, en relation avec les valeurs nouvelles de mots comme otage, attentat. »


Ces éléments de définition sont repris par Bronislaw Baczko, spécialiste de la Révolution Française :

« En 1789, on utilise le terme « terreur » pour signifier une « peur paralysante, une peur panique », notamment face à un danger dont les origines sont inconnues de l’individu apeuré. Mais, dans le contexte social et politique de la Révolution française, le sens du mot va basculer très rapidement. Il va désigner les moyens de coercition politique visant à maintenir les opposants dans un état de crainte. Après Thermidor, on commence à utiliser le terme « système de terreur », « pouvoir de Terreur », le mot « terroriste », dont l’usage est attesté dès 1794, signifie « agent de la Terreur ». « Terrorisme », « terroriste », qualifient alors les partisans d’un régime de terreur qui veulent intimider leurs adversaires. On peut donc mesurer une évolution sémantique entre un concept qui décrit une réalité de type psychologique à un concept nécessaire à désigner un système de pouvoir politique. Finalement, l’usage retiendra ce dernier terme, qui décrit un régime politique fondé sur une peur collective produite par le pouvoir pour briser les résistances, punir les « contre-révolutionnaires » et prévenir la « contre-révolution ». Du coup, après Thermidor, qui met fin au système de la Terreur, trois sens du terme subsistent. Le premier sens, traditionnel, est conservé, le second sens décrit le « système de Terreur », et puis émerge une troisième acception, légèrement différente de la seconde, soit la période de la Révolution pendant laquelle a fonctionné cette forme particulière du pouvoir reposant sur la peur collective. « Terreur » prend alors une majuscule dans l’historiographie d’aujourd’hui, attachée à ordonner la chronologie de la Révolution ou à problématiser les spécificités de la période de la « Terreur ». Le 9 thermidor an II (27 juillet 1794) est communément reconnu comme un point de non-retour, comme une date symbolique qui marque, sinon la fin de la Terreur, du moins le début de cette fin. Par contre, sur le début de la Terreur, les opinions divergent, aussi bien chez les contemporains des événements que chez les historiens. Tout se passe d’un seul coup, mais comme si les acteurs politiques n’étaient pas entrés dans la Terreur d’un seul coup, comme s’ils avaient glissé vers elle, par toute une série de dénivellements. La Terreur n’était pas la réalisation d’un projet politique préconçu ; elle se construisait progressivement, mais en mettant en œuvre des matériaux déjà produits et accumulés pendant la Révolution. »
Source : « Les Peurs de la Terreur », Sociétés & Représentations, vol. 42, no. 2, 2016, pp. 213-230.


Voici en complément ce que nous lisons dans l’article de l’historienne Sophie Wahnich : Terreur révolutionnaire et terrorisme. Rémanence rétinienne et troubles de la vision :

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Le mot « terroriste » naît avec thermidor. Ceux qui voulaient vaincre pour fonder un nouvel espace politique et symbolique égalitaire sont devenus les vaincus de l’histoire. Les terroristes, ce sont les Robespierre, les Saint-Just, mais aussi tous ceux qui se sont battus en affirmant : « la liberté ou la mort », tous les Jacobins dont on ferme le club, tous les citoyens qu’on réduit concrètement à la passivité politique en leur refusant, par la mise en place d’un suffrage censitaire et le refoulement du droit de résistance à l’oppression, toute citoyenneté active. Les terroristes, ce sont tous ces hommes qu’on qualifie d’hommes de sang, dont on stigmatise une cruauté froide ou avinée, selon les positions de mandataires ou de mandatés, dans tous les cas une cruauté qui n’aurait pris la politique que pour prétexte à l’assouvissement d’une passion du sang.

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Cependant en inventant le néologisme de « terroriste », les thermidoriens n’ont pas seulement anthropologisée une violence qualifiée aussi de populaire, ils ont procédé à l’oubli actif de ce qui avait assis sa légitimité en situation : un processus juridico-politique de responsabilité collective. En effet, le devoir d’insurrection consacré dans l’article 35 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1793 faisait de tout un chacun un veilleur qui devait soit s’insurger au risque de sa vie, soit prendre en charge les décisions de la Convention nationale. Était alors en jeu, non seulement la définition d’une ligne de clivage entre amis et ennemis, mais la nécessité en temps révolutionnaire de concevoir qu’il y a des ennemis irréconciliables. Une grande partie du travail de la terreur a consisté à tenter le partage entre ces ennemis qui voudront toujours que la Révolution échoue, fasse faillite, et des adversaires qui se résoudront à rallier un nouveau régime des valeurs et de la politique. L’oubli actif est celui qui s’opère après les temps de fondation où cette figure de l’ennemi irréconciliable devient obsolète et insupportable. Désormais les « terroristes » seront les Autres des républicains. Les plus fervents d’entre eux, tel Victor Hugo peu suspect d’idéologie contre-révolutionnaire, affirmèrent sans cesse que, même face à un crime comme celui du 2 décembre 1851, ils n’en appelleraient jamais à la terreur révolutionnaire. Les actes des vaincus de l’histoire révolutionnaire seraient devenus infamants pour ceux de leurs héritiers qui s’aviseraient de les rejouer. Même s’ils pouvaient être compris, et le roman de Victor Hugo 1793 en témoigne, aucune autre situation ne pourrait conduire à les répéter comme tels. Ceux mêmes qui ont à charge de défendre la mémoire révolutionnaire savent que le temps de la fondation n’est pas rejouable et que ces actes de terreur sont désormais non contemporains.

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Le mot terroriste aura ainsi permis de dissocier les actes de la terreur de leur configuration et de leur signification politique, une configuration de souveraineté, un combat collectif, décidé et responsable pour faire advenir une société fondée sur les droits de l’homme et du citoyen .
C’est cette dissociation thermidorienne qui est consacrée par Georg Buchner, puis par les moralistes qui font usage de son texte sous couvert d’archive pour déplorer ce qu’ils ont promu. Car désormais, peu importe à quel corps on touche cruellement, ni pour quelle raison, car seule vaut la belle journée de la vie, quelle qu’elle soit. L’anéantir, ce serait toujours produire une victime et devenir coupable.
Terroriste s’offre donc comme la disqualification normative où se dit à la fois l’insupportable du danger qui circule et traverse les corps exposés, et la délégitimation par les vainqueurs thermidoriens d’une violence souveraine effectuée hier par des représentants du peuple légitimement élus, devenus des terroristes vaincus, criminalisés et exclus rétroactivement du champ politique légal et légitime. Le terroriste est un vaincu potentiel toujours hors droit.
Le mot a été souvent recyclé. Il aura permis également de nommer les résistants, ceux encore une fois qui affirmaient au prix de la vie qu’ils n’étaient pas encore des vaincus dans les régimes d’occupation ou de collaboration pendant la Seconde Guerre mondiale. Terroristes encore, en Algérie, ceux qui affirmaient la nécessité d’en finir avec la citoyenneté de seconde zone qu’offrait alors la France à ses colonisés. Terroristes, tous ceux qui cherchèrent à fonder la possibilité d’une politique qui fasse cesser le processus de domination subi par les vaincus. Mais terroristes aussi ceux qu’on appela en 1969 des « pirates de l’air ». Or avec le 11 septembre 2001, nommé comme « choc », comme « événement » mais non comme « massacre », l’analogie du hors droit de la piraterie et de sa cruauté légendaire est séduisante. Ces hors-la-loi permanents annonçaient toujours la couleur, le drapeau à tête de mort et le pavillon sans quartier. Cependant, les fondements d’un geste qui ne choisit pas n’importe quelle cible et qui ne le fait pas dans un but d’enrichissement immédiat dessine les limites de la comparaison. Faut-il aller chercher du côté des grands bandits du xviie et du xviiie siècles qui, non contents de s’enrichir, faisaient aussi trembler le pouvoir royal, fragilisé dans ses fondements ? Les analogies se bousculent et méritent à chaque fois d’être accueillies pour leur pouvoir de suggestion puis écartées pour les impasses qu’elles pourraient aussi proposer. »


Bonne journée.
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