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Crise de la notion de martyr

par Joshua I., le 21/03/2019 à 07:11 - 254 visites

Bonjour,

Il semble qu'à partir de 1253, l'Eglise catholique n'ait plus canonisé le moindre martyr. Le prestige attaché à la mort violente d'individus "saints" ne fut plus, durant un temps, que l'affaire des opposants au catholicisme.

Ce phénomène est attesté au début du 15e siècle. C'est comme si l'Eglise ne voulait plus engendrer de nouveau martyrs, de nouveaux saints. Le phénomène a duré quelques temps (au moins jusqu'à la première moitié du 15e).

La question est simple (la réponse l'est peut être moins) : Pourquoi une telle restriction de cette forme de sanctification à partir de 1253 ?

Merci pour vos recherches.

Réponse du Guichet du savoir

par gds_db, le 22/03/2019 à 12:36

Bonjour,

Le culte des martyrs et des saints est né aux premiers siècles de l’Église. Le processus de canonisation va progressivement être réglementé puis centralisé par le pape dès 1234 pour limiter les dérives et la multiplication de "supercheries". Cette réforme intervient en effet dans un contexte de centralisation des pouvoirs du Pape et de l'affirmation croissante de son autorité.

" Dès le IIIe siècle commence le culte des martyrs, ces chrétiens pourchassés par le pouvoir romain. Il est prolongé par la vénération des reliques (ossements, cheveux du saint), qui donnent « une dimension corporelle à cette puissance surnaturelle », selon l’historien André Vauchez, spécialiste de la sainteté au Moyen Age. « Ces chrétiens sont vénérés car ils ont choisi d’être témoins du Christ jusqu’à la mort. [...]
Tout au long du Moyen Age, la machine s’emballe. Des « vies de saints » circulent, qui relatent, entre légende et chronique, l’existence pieuse et les gestes nobles de croyants exemplaires. Des saints locaux et contemporains, patrons protecteurs des communautés chrétiennes, fleurissent dans tous les diocèses : quelques femmes, peu de laïques, mais une majorité d’hommes religieux, ermites, moines ou évêques. Il est vrai que, jusqu’au XIe siècle, la procédure est simple : « l’acclamation » populaire, la vox populi, suffit. Appuyée par l’accomplissement d’un « miracle », compris par le peuple comme la manifestation de la sainteté. L’évêque du lieu procède alors à une « élévation », en inhumant les restes de l’élu dans une chapelle, sous un autel ou dans un mausolée.
Mais cette fabrique anarchique de saints, non exempte de supercheries, va être reprise en main par l’Église. L’évolution coïncide avec une centralisation de la papauté à Rome, à partir du XIIe siècle. Alors qu’en Orient, après le schisme de 1054, la sainteté continue d’être reconnue par un collège d’évêques, l’Église de Rome instaure, en 1234, les procédures de canonisation réservant au pape le droit de dire qui peut être vénéré. Conçues comme une première étape vers la canonisation, les béatifications, qui produisent des « bienheureux », vont néanmoins se poursuivre à l’échelle locale.
Après la Réforme, les protestants rejettent le culte des saints pour « n’adorer que Dieu ». Pendant quelques décennies, l’Eglise catholique hésite. Puis réutilise à plein cet outil qui permet à la fois de glorifier les croyants et l’Eglise, et d’évangéliser les hésitants. Une « congrégation des rites », ancêtre de la congrégation actuelle de la cause des saints, est créée au XVIe siècle et, « en 1634, Urbain VIII fixe de façon claire et détaillée les critères et la procédure de canonisation et de béatification », rappelle Olivier Bobineau dans son ouvrage L’Empire des papes (CNRS Editions). Des années d’enquête, un miracle reconnu pour la béatification, suivi d’un second pour accéder à la canonisation, rien ne semble laissé au hasard.
La reprise en main par Rome va de pair avec un renforcement du poids des ordres religieux et des lobbies organisés pour le choix des « causes » à défendre.
source : Comment le Vatican « fabrique des saints » / Stéphanie Le Bars - Le Monde - 24/04/2014


" À la faveur de la réforme grégorienne, la canonisation papale remplace peu à peu la translatio épiscopale, et dès la fin du XIIe siècle, la réserve au seul pontife du droit de canonisation est inscrite dans les faits, sinon dans les textes. En 1234, l'introduction du bref Audivimus dans les Décrétales de Grégoire IX consacre, en droit du moins, cette prérogative. [...] Il faut attendre la fin du XVIe siècle pour que la législation en matière de canonisations soit définitivement fixée : le 22 janvier 1588, par la constitution Immensa Aeterni Dei, Sixte Quint crée la congrégation des Rites, à laquelle il confie, entre autres, le soin de traiter des causes des saints, avec les deux étapes désormais obligatoires : la béatification consacrant un culte limité à un lieu ou à un ordre, et la canonisation consacrant un culte universel. La procédure est précisée par Prospero Lambertini, futur pape Benoît XIV, dont le traité De servorum Dei beatificatione et de beatorum canonizatione (4 vol. 1734-1758) fera autorité jusqu'à la réforme du droit canon de 1917."
source : Encyclopaedia universalis


Au XIIIe siècle, ce qui pousse le pape à imposer son droit de réserve c'est aussi la lutte contre les princes et la volonté d'affirmer la supériorité de l'autel sur le trône, du pape sur le roi. Il souhaitait aussi contrôler les dérives liées au culte des reliques et aux béatifications et canonisations non contrôlées de potentiels hérétiques. Les procédures de canonisation revêtirent la forme d'une instruction judiciaire complète. Une grande rigueur est exigée dans l'examen des miracles au sein des enquêtes. Si bien que les canonisations seront quatre fois moins nombreuses au XIVe siècle qu'au XIIIe siècle : seulement six nouveaux saints sont inscrits au calendrier, parmi eux le théologien dominicain Saint Thomas d'Aquin.
Le schisme qui divise la chrétienté d'Occident en deux en 1378, établissant un pape à Rome et l'autre en Avignon, rend l'examen des dossiers encore plus complexe. Les attentes de la fin des temps ont multiplié les prophéties pour annoncer la venue d'un imposteur avant le Sauveur. Les enquêtes de canonisation deviennent alors plus attentives aux faussaires et cherchent à mieux définir les critères de sainteté.

"A partir de là, le processus de canonisation ne cessa de se compliquer. Les procédures entraînèrent, notamment, la création de tribunaux locaux comprenant des délégués du pape, ayant pour charge de recevoir la déposition de témoins en faveur de la vertu et des miracles du candidat - ces derniers étant soumis à un examen particulièrement attentif. Par exemple, les cardinaux délégués par le pape pour établir un rapport sur les miracles de saint Edmond d'Abingdon, en 1247, observèrent sarcastiquement que si les saints d'autrefois avaient été assujettis à une enquête aussi stricte, peu d'entre-eux eussent été canonisés. Simultanément, le Saint-Siège cherchait à étouffer dans l’œuf les nouveaux cultes spontanés en prohibant la publication de livres sur les miracles ou les révélations de saints locaux non officiels, aussi bien que l'exposition publique de leur image avec la tête entourée d'un halo ou de rayons."
source : Comment l'Eglise fait les saints / Kenneth L. Woodward ; trad. de l'anglais par Nicole Ménant (pages 67-68)


Qu'en est-il des martyrs ?


Voici ce qu'indique Kenneth L. Woodward (pages69-70) que nous venons de citer :
" Les martyrs, eux aussi, perdaient la faveur de Rome. Bien que l’Église ne manquât pas, aux XIIIe et XIVe siècle, de princes et de pèlerins, de missionnaires et même d'enfants qui répandirent leur sang, très peu furent canonisés. Et ceux qui le furent, comme Thomas Becket (canonisé en 1173), archevêque de Canterbury, et Stanislas, archevêque de Cracovie (canonisé en 1253), reçurent cet honneur parce qu'ils étaient morts pour la défense des droits de l'Eglise. Vauchez présume que d'autres candidats furent rejetés par la papauté parce que leur culte se trouvait teinté de passions politiques plus séculières. Ainsi que pour l'Archevêque Alphege, Rome discernait mal si les victimes n'étaient mortes que pour leur foi. En fait, observe Vauchez, "aucun serviteur de Dieu victime de mort violente ne fut canonisé entre 1254 et 1481". Et il conclut en affirmant qu'à la fin du Moyen-Âge "l'identification de la sainteté avec le martyre n'était plus qu'un simple souvenir ".
A en juger par les causes qui suivirent, les préférences du Saint-Siège se tournèrent vers les candidats dont la vertu ne pouvait en aucun cas être confondue avec les succès purement humains. Il favorisa généralement les serviteurs de Dieu qui embrassaient les attitudes radicales de pauvreté, de chasteté et d'obéissance - autant de chemins de renonciation séparant nettement la vie "religieuse" de la vie laïque. "

Pour aller plus loin, nous vous renvoyons à La Sainteté en Occident aux derniers siècles du Moyen âge [Livre] : d'après les procès de canonisation et les documents hagiographiques / André Vauchez

Bonne journée.
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