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Genre : théorie ou étude ?

par Pointsurlesi, le 26/02/2019 à 17:25 - 1164 visites

De passage à la bibliothèque de la Part Dieu, j'ai constaté qu'une bonne partie de l'accueil du 2e étage était consacré aux questions de genre. Vu le battage médiatique qui entoure cette question, on a parfois le sentiment d'être confrontés à une forme de propagande néo-soviétique ; dans un registre toutefois nettement plus individualiste et entretenant par ailleurs une confusion entre nature et culture qui rappelle, en l'inversant de manière intégrale, la perversion nazie qui avait "biologisé" le religieux.

Pour distinguer théorie et étude des genres, je renvoie habituellement aux postulats de ces recherches. Ainsi, pour sa géométrie, Euclide avait notamment le choix entre trois options :
1. D'un point extérieur à une droite passe une parallèle à la droite.
2. D'un point extérieur à une droite passe une infinité de parallèles à cette droite.
3. D'un point extérieur à une droite ne passe aucune parallèle à cette droite.
Il a opté pour le postulat le plus évident, à savoir le premier. Cela nous permet de construire des immeubles et des maisons sur le plancher des vaches, mais aucunement d'appliquer la théorie de la relativité d'Einstein. A chaque échelle son postulat...

En matière de genres, trois postulats sont également possibles :
1. Du sexe naturel au genre socio-culturel n'existe aucun lien de causalité.
2. Du sexe naturel au genre socio-culturel existe une causalité unique, exclusive, totale.
3. Du sexe naturel au genre socio-culturel existent des nombreux liens, qui agissent de manière complexe avec leur contexte. Cette complexité devient dès lors le coeur des études sur les genres. Les genres ne sont plus alors définis comme outils d'asservissement des minorités sexuelles et des femmes par une sorte de complot phallocratique international digne des théories néo-nazies. Il apparaissent alors comme les solutions plus ou moins définies par les autorités ( non exclusivement masculines ) et négociées avec les individus pour tirer le meilleur parti des différences entre les sexes dans un contexte donné : guerre, gestion d'un territoire... Par exemple, les mêmes buts pouvant inspirer des solutions opposées, émanciper les femmes pourrait être une manière aujourd'hui de produire plus de richesses là où autrefois les maintenir au foyer pouvait permettre une meilleure gestion des économies domestiques à dominante paysanne. Solutions collectives laissées ensuite au libre arbitrage de chaque foyer, ouvertes à toutes sortes de stratégies individuelles tant les situations locales et personnelles ont toujours été contrastées par rapport à ces pseudos impératifs collectifs et impersonnels.

Sauf erreur de ma part, la quasi totalité des universitaires partent du postulat le plus idiot et démenti par les exemples de toutes les sociétés humaines, à savoir le 1er. C'est ce que j'appelle théorie du genre. Je ne commenterais pas le postulat numéro 2, presque aussi idiot que le 1er qui tente de le supplanter. Ma question est la suivante : existe-t-il des universitaires ayant adopté le 3e postulat et se livrant à ce qu'il convient d'appeler des études sur les genres ? Ca changerait un peu de l'espèce de propagande assénée de toutes parts ; propagande qui renvoie l'image d'une pensée unique gangrenant l'université et influençant de nombreux domaines de la vie sociale et culturelle... Y compris les bibliothèques municipales de Lyon.

Réponse du Guichet du savoir

par bml_civ, le 27/02/2019 à 17:47

Bonjour,

Concernant l’accueil du 2ème étage, vous évoquez sans doute la bibliothèque éphémère, mise en place depuis le 12 février dernier sur le thème de la condition des femmes. Cette dernière regroupe une sélection de plus de 300 documents qui sera disponible jusqu’en mai prochain.

Avec cette bibliothèque éphémère, il ne s’agissait en rien de « prendre position » pour ou contre les gender studies, mais de donner au public du grain à moudre sur les rôles, les places, les fonctions des femmes à travers le monde et les époques. L'actualité charrie très largement ces questions : affaire Denis Baupin, mouvements sociaux #MeToo, #balancetonporc, « Ligue du LOL »… Les bibliothécaires ont pris acte de ces phénomènes et en proposent une mise en perspective au travers de documents historiques, sociologiques, philosophiques, etc. Rappelons aussi que le 8 mars prochain se tiendra la journée des droits des femmes et que par le biais de cette bibliothèque éphémère, nous souhaitions également apporter un éclairage documentaire en complément de cet événement.

Enfin, nous nous permettons d’insister sur quelques chiffres qui témoignent, s’il en était besoin, des conditions spécifiques des femmes au regard des violences sexuelles. Selon l’enquête VIRAGE de 2016 menée par le Secrétariat d’Etat chargé de l’Egalité entre les femmes et les hommes et de la lutte contre les discriminations, 1 femme sur 26 est violée, 1 sur 7 est agressée sexuellement au cours de sa vie. En outre, sur 1 an au cours des 12 mois précédant l’enquête, 52 400 femmes et 2 700 hommes ont été victimes d’au moins un viol et 580 000 femmes ont subi au moins une agression sexuelle. A cet égard, il nous est apparu d’autant plus légitime de mettre en avant ces questions avec notre sélection.

La bibliothèque éphémère n’aborde précisément pas la thématique de la condition des femmes sous le prisme du genre, bien que certains documents de cette sélection proposent ce point de vue. La raison en est notamment que la bibliothèque municipale de Lyon, comme vous l’aurez noté, s’est dotée depuis 2005 d’un service, le Point G, adossé à un fonds sur le genre et les sexualités : cela aurait donc été redondant. Nous ne saurions trop vous inviter à consulter ce fonds dans lequel vous trouverez des éléments de réponses à vos interrogations.

Concernant votre question relative au postulat de recherche lié aux questions de genre, notre collègue en charge de ce service vous fera une réponse plus approfondie. Nous vous suggérons en attendant la lecture de ce dossier publié dans le journal du CNRS en 2014 et qui se fait l’écho des apports et des problématiques soulevées par le genre dans le champ de la recherche.

Bonnes lectures et à bientôt.

Réponse du Guichet du savoir

par bml_civ, le 22/03/2019 à 16:10

Bonjour,

En préambule, permettez-nous de vous rappeler la vocation du Guichet du Savoir. Ce dernier est le portail de questions-réponses de la Bibliothèque municipale de Lyon, service public. Il n’a nullement pour objet la publication de tribunes personnelles, a fortiori lorsqu’elles assimilent de près ou de loin tel ou tel champ universitaire contemporain à l’idéologie nazie. Poser une question ne saurait être prétexte à ce genre de discours.

D’autres plateformes -- blogs personnels, revues collaboratives en ligne, etc. -- sont dédiées à la publication de billets.


Comme indiqué dans la réponse précédente, l’étude des femmes ne s’inscrit pas forcément dans une approche en termes de genre, de même que cette approche ne se rapporte pas strictement à l’étude des femmes. Nous ne revenons pas non plus sur les violences et les inégalités pointées dans la première réponse.
Ajoutons simplement que les courants féministes et les approches en termes de "rapports sociaux de sexe", désormais couramment subsumés sous l’expression plus récente "études genre", ont permis de révéler les problèmes liés à l’invisibilité des femmes comme sujets sociaux dans la plupart des disciplines scientifiques en sciences sociales et humaines : impasses dans la description des sociétés, mais aussi dans l’analyse de mécanismes macrosociaux majeurs. Voici un exemple connu de ce biais androcentrique aboutissant à une formulation parfaitement illogique sous la plume de Claude Levi-Strauss (pourtant connu pour la complexité de ses analyses systémiques) :
Le village entier partit le lendemain dans une trentaine de pirogues, nous laissant seuls avec les femmes et les enfants dans les maisons abandonnées. (Tristes Tropiques)


Concernant votre question (déterminée par une perception personnelle des études de genre), nous vous signalons un article de Nicole Claude Mathieu qui s’attache à analyser les différentes conceptions du social, du biologique et de leurs rapports, observables dans diverses sociétés :

"Identité sexuelle / sexuée / de sexe ? Trois modes de conceptualisation du rapport entre sexe et genre" in L’Anatomie Politique, catégorisations et idéologie du sexe.
Les trois modes qu’elle dégage sont les suivants : correspondance homologique entre sexe et genre / correspondance analogique / correspondance socio-logique.

Au terme d’une analyse que nous vous laissons découvrir (l’ouvrage fait partie de la sélection que vous dénoncez en introduction de votre message), Nicole Claude Mathieu conclut :
J’entends par sexe social à la fois la définition idéologique qui est donnée du sexe, particulièrement de celui des femmes […] et les aspects matériels de l’organisation sociale qui utilisent (et aussi transforment) la bipartition anatomique et physiologique.
Le sexe -- dans ses aspects idéels, pour reprendre une expression de M. Godelier, et matériels – fonctionne effectivement comme paramètre dans la variabilité des rapports sociaux concrets et des élaborations symboliques -- ce que la tendance actuelle (notamment dans les Women’s Studies anglo-saxonnes) à l’utilisation exclusive et à tout propos du terme "genre" tend à masquer, faisant perdre à ce concept une partie de la valeur heuristique que nous avions voulu lui donner. […] Sans doute y a-t-il des genres "homme-femme", mais à la base et au bas de l’échelle des genres, il y a bien des femelles : sexe social "femme".

Cette perspective, une parmi d'autres, complexifie déjà votre présentation de ce champ de recherche.


Par ailleurs, les études de genre s’attachent bel et bien, dans différentes disciplines, à étudier les contextes économiques, géopolitiques, culturels, historiques, etc, les interactions entre ces différentes dimensions, leurs évolutions conjoncturelles ou plus durables, mais aussi les marges de manœuvre et stratégies individuelles (ce que l’on appelle « agency » ou « agentivité »).

Les exemples ne manquent pas pour évacuer tout réductionnisme :

Les espaces intimes féminins dans la littérature maghrébine d'expression française. Sous la direction de Robert Elbaz et Françoise Saquer-Sabin.

The fertile crescent : gender, art, and society. Sous la direction de Judith K. Brodsky et Ferris Olin.

Queer Activism in India : a story in the anthropology of ethics. Naisargi N. Dave.

Les inégalités de genre en Inde : regard au prisme des études féministes postcoloniales. Kamala Marius.

Contact Moments : the politics of intercultural desire in Japanese male-queer cultures. Katsuhiko Suganuma.

Genre, femmes, histoire en Europe : France, Italie, Espagne, Autriche. Sous la direction de Anna Bellavitis et Nicole Edelman.

Femmes à Boches : occupation du corps féminin, dans la France et la Belgique de la Grande Guerre. Emmanuel Debruyne.

Genre et violences de guerre au Moyen-Orient. Dossier dirigé par Valérie Pouzol.

Le ventre des femmes : capitalisme, racialisation, féminisme. Françoise Vergès.

Résistances et émancipation des femmes du Sud : travail et luttes environnementales. Sous la direction de Laurence Granchamp et Roland Pfefferkorn.

Féminin-masculin : genre et agricultures familiales. Coordonné par Hélène Guétat-Bernard.

Le plafond de verre et l'État : la construction des inégalités de genre dans la fonction publique. Catherine Marry, Laure Bereni, Alban Jacquemart et al.

La ville, quel genre ? L'espace public à l'épreuve du genre. Emmanuelle Faure, Edna Hernández-González, Corinne Luxembourg.

Masculin-féminin : questions pour la géographie. Coordonné par Yves Raibaud.

Regards sur les hommes et les masculinités. Sous la direction de Jean-Martin Deslauriers, Gilles Tremblay, Sacha Genest Dufault et al.

Histoire du premier sexe : de la révolution à nos jours. André Rauch.

Histoire de la virilité. 3 tomes. Coll.

Des hommes en mouvement : vers une reconfiguration des modèles masculins ? L'exemple de la Suisse. Hakim Ben Salah.

Marges du masculin : exotisation, déplacements, recentrements. Sous la direction de Maxime Cervulle, Patrick Farges et Anne Isabelle François.

Masculinité et théâtre. Sous la direction de Sabine Chaouche.

Les couleurs de la masculinité : expériences intersectionnelles et pratiques du pouvoir en Amérique latine. Mara Viveros Vigoya.

Le troisième sexe : être hermaphrodite aux XVIIe et XVIIIe siècles. Patrick Graille.

Le genre au coeur des migrations. Sous la direction de Claire Cossée, Adelina Miranda, Nouria Ouali et al.

Le sport fait mâle : la fabrique des filles et des garçons dans les cités. Carine Guérandel.

Sport, genre et vulnérabilité au XXe siècle. Sous la direction de Thierry Terret, Luc Robène, Pascal Charroin et al.


Le concept opératoire de genre n’a donc rien d’antinomique avec une analyse en complexité des nombreux liens dont vous faites état. Mais cette complexité ne dissout pas les inégalités et les violences constatées le long d’une démarcation binaire de rôles et statuts conçus comme exclusifs et complémentaires. Les "autorités" -- religieuses, politiques, militaires… -- sont bel et bien très majoritairement masculines. Vous évoquez vous-même l’alternative "émanciper les femmes / les maintenir au foyer", laissant en cela supposer qu’elles ne sont collectivement qu’une variable passive dans un rapport économique dont l’agent est éludé, intervenant fantomatique -- neutre, asexué, abstrait… L’ "Homme", peut-être.

Bonne lecture.
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