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insultes non-oppressives

par Vinciane98, le 03/11/2018 à 11:14 - 310 visites

Bonjour,

Nous nous interrogeons sur la raison d'être des insultes : pourquoi nous insultons-nous ? Et comment nous insulter mieux ?
Nous faisons actuellement le recensement de toutes les insultes non-oppressives que nous trouvons (ordure, boloss, bouffon·ne, sale merde, pourriture...) Si vous en avez à nous faire partager, n'hésitez pas.

Merci de votre réponse éclairée,

Bien à vous,

DNC


Réponse du Guichet du savoir

par gds_ctp, le 05/11/2018 à 16:38

Bonjour,

Rappelons tout d’abord que dans son sens premier, une insulte est une « attaque militaire ». Le sens de « acte ou parole qui vise à outrager ou constitue un outrage » n’est qu’un sens dérivé (source : Le Grand Robert de la langue française). Ce sens militaire a deux conséquences : d’une part, que l’insulte soit d’abord un instrument de provocation, d’agression, de conflit ; et d’autre part, qu’elle soit un vecteur de cohésion :

« L’insulte marque l’appartenance à un groupe. Insulter selon les rituels du groupe maintient une cohésion. Un rappeur insultant quelqu’un en le traitant de « perfide coquin » ne serait pas conforme aux usages de son groupe d’appartenance. « Le bon usage des termes insultants pour le groupe permet donc une reconnaissance par les pairs ». Il protège mais peut aussi trahir : le 93 n’a pas les mêmes insultes que le 94 ou le 16e arrondissement de Paris. En ce sens, les insultes sont à rapprocher des tags qui eux aussi opèrent un double marquage (délimitation interne du territoire et communication externe de cette délimitation). Les premières sont verbales, les seconds sont graphiques. Dans les conflits, les insultes renvoient à des valeurs guerrières ancestrales. Ainsi est-il fréquent d’associer l’insulteur à la virilité et l’insulté à la féminité. En témoigne la grande fréquence des insultes ontotypales, notamment homophobes. Dans cette même logique, on associe aussi l’insulteur au courage, vraisemblablement parce qu’il ose transgresser les codes de politesse et risque d'être exclu. »

(Samia Abdi, Kamel Afia, Aziz Bourimi, « Collège : avant la crise, l’insulte ! », revue Spécificités, 2011)

Le fait d’appartenir à un groupe stigmatisé n’empêche d’ailleurs pas l’usage de l’insulte comme moyen de cohésion. Dans un article paru en 2017 dans la revue Terrains & travaux et lisible sur cairn.info, la sociologue Isabelle clair a dénombré au moins quatre fonctions de l’insulte chez les groupes d’adolescentes :

« • à destination de femmes qui occupent une position dominante, l’insulte prononcée en groupe permet de faire œuvre de communauté et de résister à la domination ;
• l’énonciation collective de l’insulte, dans l’entre-soi du groupe de pairs, permet d’éprouver l’amitié, au double sens de la mettre à l’épreuve et d’en faire une expérience réconfortante et ludique ;
• l’insulte peut également, et a contrario, constituer une arme pour des filles occupant une position de genre privilégiée à l’échelle locale afin de mettre à distance le stigmate collectif de la « pute » ;
• enfin, énoncée pour se qualifier soi-même, l’insulte sexiste à caractère sexuel met en lumière les effets subjectifs du stigmate à un moment biographique où les filles réalisent leurs premières expériences de la sexualité dite « adulte »
. »

Cette malléabilité de l’insulte à être une un moyen d’oppression comme un exutoire ludique, en fait le vecteur de pratiques ritualisées de joutes verbales, dont une des formes contemporaines est la « battle » de slam :



La fonction de ces joutes verbales, par leur symbolisation du duel, en fait aussi des rites de passages. Dans le film Gran Torino, le personnage de Walt Kowalski, joué par Clint Eastwood, emmène le jeune Thao (Bee Vang) chez le coiffeur afin de lui montrer comment « les hommes se parlent entre eux »… avec un résultat relatif :



Ainsi, dans de multiples usages, c’est moins pour sa charge agressive que pour son expressivité et son intensité qu’on usera de l’insulte : on pense aux « con », « putain » volontiers utilisés dans le midi en tant que ponctuation ; on peut même voir des usage d’insultes pour marquer l’admiration : la linguiste Sophie Fisher, s’intéressant en 2004 à la valeur linguistique de l’insulte dans l’article « L'insulte : la parole et le geste » (repris sur persee.fr relevait qu’une expression du type « oh le fils de pute, comme il joue bien au foot » pouvait difficilement être perçue comme une marque d’hostilité…
Reprise par ses victimes théoriques, l’insulte peut tout aussi bien devenir un moyen d’auto-défense et de revendication :

« L'insulte n'est plus l'apanage des dominants quand les exclus se l'approprient: "négro", "pédé", "gouine" sont revendiqués par les individus concernés pour imposer une contre-culture. "Hé, bâtard, content de te voir", par exemple, relève d'un langage commun qui cimente la connivence à l'intérieur d'un groupe. »

(Source :lexpress.fr)

Venons-en maintenant à votre seconde question. Comment se procurer un large répertoire d’injures en évitant racisme, sexisme, homophobie, etc ?

Une première solution est de faire preuve de créativité : détourner un objet inerte de son utilisation peut suffire à en faire une insulte. En s’attaquant à des éléments abstraits, on peut même aller plus loin : dans un passage du film Brice de Nice, le héros remporte une joute verbale en lançant à son adversaire une insulte purement grammaticale : « T’es comme le H de « Hawaï », tu sers à rien » :



Mais la créativité ne suffit pas : le capitaine Haddock, saint patron des inventeurs d’insultes, oscille entre absurde charmant et relents xénophobes : si « moule à gaufre », s’attaquant à un objet manufacturé, est acceptable (malgré la polysémie de « moule »), si « bulldozer à réaction » est peu susceptible de blesser une communauté ou que « chauffard » est souvent mérité, « brontosaure » et « sapajou » paraissent bien spécistes, tandis que « bougre de papou des Carpathes » associe le racisme à l’homophobie.

Mais rassurez-vous, vous n’êtes pas seuls à exiger l’injure équitable. La création d’insultes non discriminantes a le vent en poupe. Le collectif belge Alter Visio a récemment lancé des ateliers collaboratifs ayant pour but de se rendre à même « de pourrir une personne avec un minimum de dommage collatéraux ». Et un des instigateurs de l’initiative de citer le très beau « Bouffissure de pus » dont il semble savourer l’explosion de labiales… sans toutefois renier les classiques « crevure », « enflure », « fumier », « vomissure ».

(Voir le reportage que leur a consacré rtbf.be)

Plus près de nous (géographiquement, s’entend) le collectif Georgette Sand a lancé un concours d’insultes non discriminantes. Florilège, cité par liberation.fr :

« «Eh casse-toi, pov Playmobil en talonnette !» ; «Qu’est-ce qu’elle me veut, la fesse d’huître ?» ; « Il a un problème, le falafel disgracieux ?» ; «C’est qu’il commence à me chauffer, le tueur de chaton !» Encore ? «Rambo de maternelle», «kyste infecté», «infâme raie du cul» et on en passe d’autres encore plus fleuries. »
madmoizelle.com, on trouvera les astucieux « espèce de gencive infectée », « rectum nécrosé » « gastro entérite de la face »
. "

Une bien belle initiative.

En guise de bonus, et pour rester dans la thématique de la talonnette, nous vous laissons avec un article de Eithan Orkibi sur journals.openedition.org consacré à un type d'insultes très singulier : l'insulte anti-avant-dernier-président-de-la-république.

Bonnes lectures.
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