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Bouc et représentations
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Prefet [ 07/10/2019 à 22:27 ]

Pourquoi le diable est-il symbolisé par le bouc ? Pourquoi le bouc est-il un réservoir à interprétations péjoratives ?

Réponse attendue le 10/10/2019 - 22:10


gds_et [ 09/10/2019 à 12:55 ]

Bonjour,

Voici les informations que nous trouvons dans diverses sources sur la symbolique du bouc et ses origines :

« Parmi les représentations démoniaques les plus célèbres de l’imaginaire chrétien figure le bouc, associé à l’officiant du sabbat des sorcières, son caractère maléfique étant souligné par ses cornes et ses sabots fourchus. Cette image zoomorphe du diable est loin de recouvrir, dans la représentation chrétienne, le rôle attribué au bouc dans les cultes préchrétiens où il évoquait le dieu Pan ou encore les satyres des processions dionysiaques. D’où vient cette diabolisation du capridé, alors que son cousin, le bélier, jouit, dans l’imaginaire biblique, d’une image plutôt favorable ?
G. Durand observe, en s’appuyant sur les études démonologiques d’E. Langton, que les forces maléfiques sont liées dans l’imaginaire collectif à « la valorisation négative du symbolisme animal ». Les figures démoniaques seraient ainsi « des esprits désincarnés d’animaux, spécialement d’animaux redoutés de l’homme, ou encore de créatures hybrides, mélanges de parties d’animaux réels ». Il cite à ce propos l’exemple du démon Azazel, le grand bouc de la tradition cabalistique. Mais ce phénomène pourrait s’expliquer également, comme l’observe J. Lacarrière, par les pratiques courantes du début de la chrétienté : la nouvelle foi, cherchant à s’imposer, avait relégué les dieux païens, lorsque leur conversion chrétienne n’était pas possible, parmi les créatures démoniaques. Selon l’écrivain, la représentation médiévale traditionnelle du diable comme un « personnage cornu et barbu aux pieds de bouc est due à l’influence des satyres antiques qui, au moment où l’Empire romain se convertit au christianisme, devinrent les démons et les mauvais esprits de la nouvelle religion »
L’imaginaire judéo-chrétien s’est nourri de ces croyances populaires et de l’interprétation littérale de la Bible, préférée par les premiers chrétiens à l’explication allégorique imposée par les théologiens puisque les « visions d’anges trompeteurs ou de diables cornus brassant la poix et le goudron dans les Enfers » étaient plus évocatrices. Le Moyen Âge chrétien, dans sa chasse effrénée aux sorcières, a largement contribué à renforcer cette connotation diabolique du bouc, perçu comme un animal sale et puant, voire lubrique, devenu emblème de Satan et, de ce fait, protagoniste des rituels orgiaques du sabbat. Quelles que soient ses incarnations, le diable est, dans la théologie chrétienne, l’esprit qui nie et qui s’oppose à Dieu, il est le « singe de Dieu », comme l’appelait Tertullien, incarnant la parodie du Créateur et ayant pour fonction éternelle de détourner les projets divins, de les empêcher d’aboutir. »
Source : GLIGOR, Adela. Figures du bestiaire diabolique dans l'imaginaire d'Anne Hébert In : Bestiaires : Mélanges en l'honneur d'Arlette Bouloumié – Cahier XXXVI. Angers : Presses universitaires de Rennes, 2014

« Le bouc a mauvaise réputation : tête cornue, pieds fourchus, odeur puante, il est souvent présenté comme une incarnation de Satan après avoir été dans le paganisme l’animal consacré au dieu Pan, à la fois lubrique et « panique ».
A ce titre il préside au sabbat des sorcières.
- En Grèce, le bouc était le prix remporté pour la meilleure « tragédie ».
- Dans l’Ancien Testament le bouc émissaire chargé des péchés du peuple est chassé au désert le jour des Expiations selon un rituel que décrit minutieusement le chapitre 16 du Lévitique.
Le prophète Daniel dans une vision percevra l’affrontement du bouc et du bélier (8, 3-21).
- Dans le Nouveau Testament la description du Jugement dernier rapporté par l’Evangile de saint Matthieu (s’inspirant d’Ezéchiel 34, 17, cf. Zach. 10, 8), place les brebis à droite et les boucs à gauche : symbole de justification ou de réprobation.
- Saint Bernard voit dans les boucs, symbole des pécheurs qui au Jugement dernier doivent être placés à gauche, « les sens du corps égarés et lascifs par lesquels le péché est entré dans l’âme » (Sermon sur le Cantique, XXXV, 2, P.L. 183, 963 B ).
- Déjà Philon affirmait que « les boucs et les pigeons sont lascifs dans leurs relations sexuelles où ils montrent une ardeur frénétique » (Alexander 66, Le Cerf, 1988, p.157.)
Source : Dictionnaire symbolique des animaux : zoologie mystique, Dom Pierre Miquel


« Bouc
Du gaulois buccos, la libido

La virilité et l’énergie libidineuse du bouc inspirent une symbolique ambivalente, soit fortement négative dans son association avec les figures démoniaques, lascives et sulfureuses, soit positive dans son expression de puissance et de forces vives. Dans tous les cas, l’animal exprime la dimension instinctive, primaire et sexuelle.
Dans les religions monothéistes, les cornes, les pieds fourchus et la puanteur du bouc participent de son association avec le diable. Dans la mythologie grecque, le dieu Pan, mi-homme, mi-bouc, symbolise l’animalité présente en tout être humain et la domination des instincts sur la raison. Dionysos repose sur la même dichotomie : expression de la bonté, dans sa fonction de dieu civilisateur, mais aussi de la violence, du débordement instinctuel, voire de la cruauté, dans l’ivresse qu’il inspire. Pour échapper à la fureur d’Héra, c’est en chevreau que le dieu est transformé durant son enfance, et c’est pourquoi le bouc lui était spécialement consacré et rituellement offert en sacrifice. Son joyeux et turbulent cortège comptait en outre de nombreux êtres hybrides à cornes ou sabots de bouc.
La tradition scandinave attribuait à Thor deux boucs pour conduire son char, qui présentaient l’heureuse particularité de pouvoir à loisir être cuits et consommés par le dieu lorsqu’il avait faim, pour ressusciter ensuite, reprendre leur tâche servile et mener le char divin.
Investi d’un sens résolument positif en Inde, le bouc, associé à Agni, dieu du Feu, symbolise la puissance, la virilité et l’énergie toute-puissante.

Bouc émissaire
Expression biblique

Selon le judaïsme, le bouc émissaire, désigné par le sort, est chargé de tous les péchés et sacrifié en vue de leur expiation. Décrit dans le Lévitique, ce rituel se retrouve, dans des formes dérivées, partout dans le monde. Aaron posera ses deux mains sur la tête du bouc vivant, et il confessera sur lui, toutes les iniquités des enfants d’Israël et toutes les transgressions par lesquelles ils ont péché ; il les mettra sur la tête du bouc, puis il le chassera dans le désert, à l’aide d’un homme qui aura cette charge ; le bouc emportera sur lui toutes leurs iniquités dans une terre désolée, il sera chassé dans le désert. (Lévitique, 16, 21-22)
S’il s’agit, dans la tradition juive, de sacrifier réellement un bouc, sur lequel ont été préalablement projetées toutes les fautes de la communauté, tout autre objet, animal ou personne peut servir aux mêmes fins dans les autres cultures. L’anthropologie décrypte ce rituel comme un procédé universel de transfert du mal sur un « objet » pouvant être détruit. Souvent ce transfert du mal prend la forme d’une expulsion occasionnelle ou périodique – publique dans tous les cas – des démons ou des mauvais esprits… En revanche, la notion de bouc émissaire proprement dit suppose qu’on a transféré les mauvaises influences à un intermédiaire matériel qui joue alors un rôle de véhicule facilement expulsable de la communauté locale. (24, XXI)
L’expression, passée dans le langage courant, désigne une personne chargée de porter et de supporter les fautes d’une communauté. Il s’agit là d’un mécanisme de défense de l’individu ou du groupe, qui permet, dans un premier temps, d’isoler l’angoisse sur un élément identifiable (le bouc émissaire) pour, dans un second temps, l’expulser. Selon la loi psychique qui veut qu’il soit plus facile de lutter contre une menace extérieure que contre une menace intérieure, le bouc émissaire remplit parfaitement cette fonction de canalisation et rend possible le rejet. La transposition symbolique du rituel biblique est remarquablement rendue dans le fonctionnement de nombreux groupes qui chargent un individu ou une minorité de la responsabilité de l’ensemble des troubles, maux et malheurs qui frappent la communauté. »
Source : Dictionnaire des symboles, mythes et croyances, Corinne Morel

« Le bouc et la chèvre

A l’instar du bélier, le bouc symbolise la force vitale et génésique, ainsi que la fécondité, et l’essentiel de son symbolisme tourne autour de cet aspect particulier. Mais il est bon de préciser que si le bélier est avant tout diurne et solaire, le bouc est au contraire le plus souvent nocturne et lunaire. C’est un animal tragique, puisqu’il a donné son nom – pour une raison qui s’est perdue – à la « tragédie », qui signifie littéralement « chant du bouc » : c’était le chant accompagnant le sacrifice rituel d’un bouc lors des fêtes dionysiaques. Il était en effet plus particulièrement dédié à Dionysos. Il est d’ailleurs bon de rappeler que lorsque Typhon attaqua l’Olympe, provoquant la fuite des dieux, c’est sous la forme d’un bouc que Dionysos s’était métamorphosé pour s’enfuir en Egypte : il arriva dans un pays où des sanctuaires étaient consacrés à un dieu bouc ou chèvre, que les Grecs appelèrent Pan, et où les hiérodules se prostituaient à des boucs. Il s’agissait en fait d’un rite d’assimilation aux forces reproductrices de la nature. Le bouc était d’ailleurs aussi consacré – comme le bélier, le lièvre ou le passereau – à Aphrodite à qui il servait de monture, tout comme à Dionysos et à Pan (ce n’est pas un hasard si, au Moyen Age, le bouc sera la monture préférée des sorcières et une des formes de prédilection du diable).

Symbole de la force génésique et de la fécondité, le bouc est donc inévitablement lié à l’amour et à la sexualité : il est une des figures centrales de la « Chasse amoureuse » (que nous retrouvons, à peine modifiée, dans les cérémonies orgiaques du sabbat des sorcières, où le diable emprunte d’ailleurs souvent la forme d’un bouc pour présider à l’assemblée et posséder charnellement les sorcières). […]

On sacrifiait un bouc à la déesse [de l’Amour et de la Mort] lors de la cérémonie de la veille de mai à Broken. Sous le nom de Holda, elle chevauchait un bouc accompagnée d’une meute de vingt-quatre chiennes, ses filles, courant à ses côtés (les 24 heures de la veille de mai) et on la représentait parfois comme un cheval pie pour exprimer son caractère ambivalent de noire Terre-Mère et de Mort à l’aspect de cadavre (Holda et Hel). Sous le nom d’Ostara, la Déesse saxonne qui a donné son nom à Pâques (Easter en anglais) présidait un sabbat la veille du premier mai et on lui sacrifiait un bouc à cette occasion. Le lièvre était son animal rituel, il « dépose » encore des œufs de Pâques. Le bouc signifiait la fertilité du cheptel, le lièvre une bonne chasse, le filet une bonne pêche, les cheveux longs de belles moissons. Comme les rites des sorcières anglaises et le Jeu de mai suédois, Bükkerwise, l’indiquent clairement, le bouc de la veille de mai épousait la Déesse, était sacrifié puis ressuscitait : en d’autres termes la prêtresse subissait un coït public de la part du roi de l’année revêtu de peaux de boucs puis ou bien il était alors mis à mort et ressuscitait sous la forme de son successeur, ou bien c’était un bouc que l’on sacrifiait à sa place et son règne était prorogé. Le rite de la fertilité était le fondement des petits mystères d’Eleusis, d’une haute spiritualité ; ils étaient exécutés en février et représentaient le mariage du bouc Dionysos avec la déesse Thyone, « la Reine en Délire », puis sa mort et sa résurrection. »

Par ces traditions anciennes, nous voyons que le bouc est intimement lié aux rites régénérateurs du printemps et à la Déesse mère sous sa forme érotique et vernale. Nous pouvons d’ailleurs ajouter que la mythologie irlandaise celtique connaît les goborchind, êtres laids et difformes qui sont pourvus d’une tête de chèvre ou de bouc, comme l’indique leur nom. Ils appartiennent à la catégorie des Fomores ou Fomoires, êtres chtoniens symbolisant les forces anti-évolutives et anti-initiatiques qui, par leur caractère souterrain, sombre et « infernal », sont sans doute un aspect perverti de la Déesse mère primitive, à l’instar du dragon. Les perversions successives du mythe originel du bouc ont amené la version médiévale du Diable-bouc, ainsi que les délires sur le sabbat des sorcières, survivance des anciens cultes du Dieu Cornu ou de la Déesse mère (l’aspect sexuel étant bien sûr réprimé par l’Eglise). »
Source : Le symbolisme animal : mythes, croyances, légendes, archétypes, folklore, imaginaire..., Jean-Paul Ronecker


Bonne journée.

Réponse attendue le 12/10/2019 - 12:10