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Parler d'argent en France

par idris.5, le 18/11/2018 à 15:36 - 241 visites

Pourquoi parler d'argent en France est un tabou ? Quelles sont les origines de ce tabou ?

Réponse du Guichet du savoir

par gds_et, le 20/11/2018 à 14:36

Bonjour,

En effet, les français ont du mal à parler de l’argent qu’ils gagnent, même si cette affirmation est de moins en moins vraie. Les origines de ce complexe sont multiples :

« La sociologue [Janine Mossuz-Lavau] identifie trois raisons culturelles à cette pudeur. La tradition catholique, «une religion pour les pauvres, qui doit s'occuper des pauvres», donne une image négative de l'enrichissement personnel. L'influence du marxisme, dont «il est resté l'idée que le profit, ce n'est pas bien». Ainsi que l'héritage de «la culture paysanne» qui caractérise la société française. «Les paysans avaient de l'argent liquide à la maison, et il ne fallait pas en parler pour ne pas susciter les envies», explique-t-elle.

Yannick Marec, professeur d'histoire contemporaine à l'université de Rouen, a codirigé Les Français et l'Argent (2011). Il insiste aussi sur cette tradition rurale de la France, tardivement industrialisée. «On était attaché à la terre, alors qu'on se méfiait de l'argent», explique-t-il. «L'acclimatation au rôle de l'argent s'est faite après la Seconde Guerre mondiale. À une époque où l'Angleterre avait depuis longtemps sa City.» Il rappelle que «la Révolution française est née d'une crise financière» au cours de laquelle on a «remis en cause le fait que les ordres privilégiés ne payaient pas d'impôts et s'enrichissaient». Cette «dimension égalitaire et républicaine» perdure, et la méfiance vis-à-vis de la richesse «se réactive en fonction de la difficulté économique», résume-t-il. »
Source : Pourquoi les français ont-ils du mal à parler de l’argent ? lefigaro.fr

« Le Moyen Âge a joué un rôle-clé dans cette construction. «L’argent est laide chose, je n’en veux pas parler», dit le jeune Vivien, noble élevé dans une famille de bourgeois, dans la chanson de geste qui porte son nom. Deux choses se mêlent dans cette attitude. D’abord, le mépris des chevaliers pour l’argent : le pouvoir des nobles, au Moyen Âge, repose avant tout sur la terre, le château, le fief, et pas sur la monnaie. Le chevalier n’aime pas l’argent, qui est le salaire du mercenaire; il se plaît à affirmer que seule compte le courage, la prouesse, l'exploit. Ce sont ces vertus qui fondent la valeur du noble, alors que, comme on le trouve affirmé dans une autre chanson de geste, «le riche ne vaut rien».

De plus, quand les nobles acquièrent de l'argent, ils le donnent: la largesse, générosité ostentatoire, est l’un des fondements de la société féodale. Pour être noble, il faut donner, donner tout ce qu’on a. Au contraire, le bourgeois est celui qui thésaurise, qui garde, qui veille jalousement sur ses biens: pour le chevalier, fier de ne pas compter, le bourgeois est toujours un Harpagon, avare et mesquin. Vivien est ainsi adopté par un riche marchand qui tente de lui apprendre à s’enrichir: mais il ne cesse de provoquer sa colère en refusant d’écouter, répétant que l’argent ne sert qu’à être dépensé pour faire plaisir à ses amis. Le conflit entre les principes du marchand et l’idéologie chevaleresque est insoluble. Le tabou de l’argent vient donc en partie du mépris qu’ont éprouvé à son égard les seigneurs médiévaux, mépris teinté en réalité d’une forte inquiétude face à cette ressource étrange qui bouscule les équilibres sociaux en favorisant l’ascension de la bourgeoisie.

«Malheur à vous, riches!» (Luc, 6:24)

Deuxième origine, plus forte encore : les clercs n’aiment pas l’argent. Il y a de solides raisons bibliques à cela: des deniers pour lesquels Judas a vendu le Christ jusqu’au veau d’or qu’adorèrent les Hébreux, en passant par l’expulsion des marchands du Temple par Jésus lui-même, l’argent a toujours des odeurs de péché. L'avidité est l’un des sept péchés capitaux, et les prédicateurs répètent sans cesse «qu’il est plus facile à un riche d’entrer dans le royaume des Cieux qu’à un chameau de passer par le chas d’une aiguille». Même si l’Église romaine devient vite une machine à brasser de l’argent, notamment à travers la dîme, elle ne se défait jamais de ce malaise: on le voit pendant toute la période médiévale, de la lutte contre la simonie (le fait de vendre les sacrements) à l’exigence de pauvreté absolue du clergé, qui ressurgit épisodiquement autour des ordres mendiants. S’occuper d’argent, s’en préoccuper, en faire commerce, surtout, c’est risquer son âme; ce que nous disons toujours aujourd’hui, sous une forme affaiblie, lorsque nous répétons le proverbe «l’argent ne fait pas le bonheur».

Notre rapport à l’argent est pris entre le dédain du noble, la méfiance du clerc pour ce qui détourne du royaume des cieux, la suspicion du protestant envers la pauvreté.

Ceci dit, toute notre relation à l’argent ne vient pas du Moyen Âge. La Réforme protestante, par exemple, va faire de la réussite économique l’un des signes de la grâce divine et ne pas gagner assez d’argent devient alors suspect. »
Source : Pourquoi parler d’argent est-il tabou ? slate.fr


Pour le psychanalyste Patrick Avrane, auteur de Petite psychanalyse de l'argent interviewé par les animateurs de l’émission Flash Talk, l’argent est un outil, ni bon ni mauvais, mais qu’on manie souvent mal :

« Je pense que la grande différence entre la France et les Etats-Unis est peut-être qu’aux Etats-Unis notamment, le critère de réussite c’est l’argent. Je ne pense pas qu’en France le critère de réussite soit essentiellement l’argent. Je pense que les raisons historiques sont que nous sommes dans un pays de tradition chrétienne catholique, et que le rapport à l’argent n’est pas le même que dans les pays protestants, où la réussite financière marquait la réussite d’une vie. Si vous lisez les livres de Thomas Mann par exemple, on voit que les réussites financières marquaient la réussite d’une vie. En France l’argent était plus tabou, il valait mieux être « saint ». Il y a quelque chose, mais qui est en train de partir au fur et à mesure que le pays se laïcise. Il s’agit simplement de mettre l’argent à sa place : quelque chose qui n’est ni bon ni mauvais, qui est un outil… Et on ne sait pas manier suffisamment cet outil : on ne sait pas ce qu’est la monnaie, on a des idées, on dit « l’argent » mais ça veut dire tout et n’importe quoi, et ça, ça fait partie des choses qui sont sans doute à améliorer. Quand on sait manier un outil, on n’en a pas peur. »
Source : Flash Talk : L'argent, un tabou bien français ?


D’après Damien de Blic et Jeanne Lazarus, auteurs de Sociologie de l’argent, l’argent est avant tout « objet moral » :

« Depuis la faillite des alternatives au libéralisme, l’argent semble être passé dans nos sociétés du statut d’objet chaud à celui d’objet froid : il ne serait plus « tabou », l’évoquer publiquement ne serait plus une forme d’impudeur, son exhibition serait désormais légitime. La reviviscence dans les années 1990 d’un discours fortement critique sur l’argent, en lien avec le mouvement social, les discours altermondialistes et la critique du néocapitalisme […] montrent toutefois que le potentiel polémique de l’argent reste élevé. Les dénonciations de l’« argent-roi » continuent d’émailler les discours électoraux et la « finance » reste un univers socialement suspect.
L’argent se présente en premier lieu au sociologue sous la forme d’un objet moral, investi par des discours sociaux normatifs, visant à légitimer son usage ou à fustiger ses effets. Une sociologie de l’argent ne peut ignorer ces discours. Non seulement pour que cette sociologie ne se méprenne pas sur sa propre motivation à traiter de la question, mais surtout parce que les entreprises de légitimation ou de dénonciation ont de puissants effets pratiques et conditionnent toute une série d’activités sociales relatives à l’argent. Il convient, tout particulièrement dans le cas de l’argent, de se conformer au principe de neutralité axiologique prôné par Max Weber qui invite le sociologue à instituer un « rapport aux valeurs » qui ne se confonde pas avec un « jugement de valeur ». »


Pour aller plus loin :

- Pourquoi personne ne dit combien il gagne, psychologies.com
- Les français n’aiment pas parler d’argent mais ils adorent savoir, liberation.fr
- Salaires : un tabou à lever, francetvinfo.fr
- Conférence de Sarkozy, lunettes de Pulvar : pourquoi l'argent est tabou en France, leplus.nouvelobs.com

- L'argent sans foi ni loi Michel Pinçon, Monique Pinçon-Charlot
- Les Français et l'argent : XIXe-XXIe siècle : entre fantasmes et réalité, sous la direction d'Alya Aglan, Olivier Feiertag et Yannick Marec
- La signification sociale de l'argent, Viviana A. Zelizer


Bonne journée.
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