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Universalité chez Kant : vraiment universelle ?

par Kanedjo, le 24/08/2018 à 17:17 - 635 visites

Bonjour,

Immanuel Kant est connu pour sa doctrine morale énoncée dans les Fondements de la Métaphysique des mœurs et ses trois formulations, dont 1/ Agis de telle sorte que la maxime de ton action puisse être érigée en loi universelle, et 3/ Agis de telle sorte que tu traites l'humanité en toi-même et en autrui toujours d'abord comme une fin et jamais simplement comme un moyen. Chaque être humain y est présenté comme être raisonnable, fin en soi et digne de respect - chaque être humain est donc égal aux autres en dignité.

Mais cette égalité et cette universalité sont-elles réelles ou Kant soustrait-il à cette humanité raisonnable les femmes dans leur ensemble d'une part et les hommes non Européens d'autre part ?

Réponse du Guichet du savoir

par bml_civ, le 29/08/2018 à 14:34

Bonjour,

Votre question comprend deux volets bien distincts, qui renvoient tous deux vers la notion de cosmopolitisme kantien, pour lequel une réponse avait déjà été apportée par le Guichet du savoir. Nous vous renvoyons donc tout d’abord vers cette réponse, et notamment ses éléments bibliographiques, pour une approche générale de cette thématique : Kant : cosmopolite ou cosmopolitique ?

Nous vous proposons ensuite de vous répondre, sur ces deux aspects, en deux parties distinctes.


Concernant l’approche et la conception de l’Europe dans la réflexion de Kant :

Nous ne saurions que trop vous conseiller la lecture de l’analyse de Monique CASTILLO, spécialiste de Kant, qui a consacré un ouvrage à L'Europe de Kant (Privat, 2001).
Vous trouverez également, dans l’article de Monique CASTILLO L'Idée d'Europe chez Kant, disponible en ligne, une synthèse de ses analyses sur le sujet.


Kant a souvent été identifié comme le visionnaire de l’Europe et l’inventeur de la Société des Nations. Cependant, ces affirmations semblent à relativiser, et il parait nécessaire surtout de replacer la pensée de Kant dans son contexte, tant intellectuel et philosophique qu’historique.

Monique CASTILLO place la réflexion sur l’Europe développée chez Kant dans le contexte de la philosophie kantienne de la paix, de l’histoire, mais aussi du droit. En cela, on peut préciser que le corpus des textes de référence du philosophe sur l’Europe rassemble plusieurs œuvres :

- Idée pour une histoire universelle au point de vue cosmopolitique (1784)
- Projet de paix perpétuelle (1795)
- Doctrine du droit, dans Métaphysique des mœurs (1796)
- Le Conflit des facultés (1798)
- Anthropologie du point de vue pragmatique (1800)


Le cosmopolitisme de Kant est à comprendre comme un idéal vers lequel il faut tendre, dans une forme de citoyenneté universelle : il s’agit d’être citoyen du monde. Cette expression est ainsi au cœur de sa réflexion. Pour Kant, l’histoire de l’Europe telle qu’il la conçoit dépasse l’Europe elle-même : elle est transeuropéenne. Il s’agit d’une histoire ouverte sur l’avenir du monde, une histoire des étapes du procès de civilisation.
En cela, c’est l’espèce humaine toute entière qui doit devenir véritable citoyen du monde. Monique CASTILLO explicite cette conception :
« Ce qu’on trouvera surtout chez Kant, c’est une philosophie de l’Europe, et il importe de souligner que sa construction de l’idée de l’Europe se confond en grande partie avec l’élaboration de sa propre philosophie de l’histoire et du droit (…). L’Europe est regardée d’un « point de vue cosmopolitique ». Or c’est d’abord dans la philosophie kantienne que ce point de vue trouve sa pleine justification : la philosophie critique se nomme elle-même « cosmique » ou « cosmopolitique », du fait qu’elle prend pour échelle de mesure l’espèce humaine tout entière, dans la dimension de son histoire passée et en vue de son histoire future. A cet égard, la perspective kantienne n’est pas « européo-européenne », mais d’emblée occidentale et même mondialiste. Ce qui importe est la contribution de l’Europe au destin de l’espère humaine tout entière. Or cette Europe n’existe pas encore (…). L’Europe est une idée, mais c’est à partir de cette idée que s’élabore, précisément, sa réalité. Sa réalité sera cosmopolitique parce que l’Europe est le seul foyer d’où peut rayonner une conception cosmopolitique des relations entre les peuples » (p. 19-20)

C’est ainsi du point de vue de l’histoire du monde que l’avenir de l’Europe se dessine, qui n’est pas celle des individus mais celle de l’humanité :
« Ainsi le point de vue cosmopolitique sur l’Histoire ne recouvre pas seulement la géographie planétaire, mais la totalité du temps humain qui enveloppe l’ensemble des générations qui viendront après nous. C’est une histoire universelle dans la dimension de l’espace et du temps […] que Kant observe en considérant le but qu’elle doit atteindre. » (p. 37).
Selon Kant, il revient donc à l’Europe d’être le moteur de l’histoire universelle, car c’est à partir de l’histoire européenne que peut s’écrire l’histoire mondiale, avec une réalité européenne qui se définit d’une manière plus historique que géographique, comme un destin.

Cependant, M. CASTILLO précise la pensée de Kant sur l’appréhension de la civilisation comme un développement continu et cosmopolitique, tournée vers l’avenir, et non une conception identitaire de la culture :
« Si l’Europe est appelée à jouer un rôle dans le monde, ce n’est pas pour s’enorgueillir d’exercer une quelconque suprématie ou hégémonie, ni parce qu’elle aurait le sentiment de posséder une identité culturelle achevée prétendue « supérieure » […]. Le propre de notre continent, à l’âge des Lumières, est de naître à l’idée que « la civilisation n’est rien d’autre que le progrès universel des mœurs » et, par conséquent, le travail d’un perfectionnement infini dont les autres peuples devront prendre le relais pour que l’humanité entière en soit un jour l’ultime bénéficiaire. » (p. 52)

Mais de quelle Europe parle-t-on ? de quel esprit européen, de quelles manières de penser et de sentir ?
Indéniablement, il s’agit d’un cosmopolitisme européo-centré, héritier des grecs et des latins, voire même d’un cosmopolitisme français, au vu du rayonnement très fort de la culture et de la langue française sur l’Europe des Lumières et de la fin du XVIIIe siècle. M. CASTILLO met en exergue et commente en cela deux citations de Kant, qui seront pour le moins éclairantes…
Elles illustrent la tendance et la capacité, selon Kant bien sûr, à penser par concepts et par idées, en fonction de principes universels :
« Les Européens ont toujours été les seuls qui aient voyagé par pure curiosité d’esprit. Cela montre bien l’étroitesse d’esprit des autres peuples et le préjugé national qui ne leur fait trouver rien d’intéressant en dehors d’eux. Et aussi leur manque d’intérêt pour les idées. » (Kant, Réflexion 1356, cité par M. CASTILLO, p. 79)
Ou encore le désir de perfectionnement, confondu avec l’histoire de l’humanité en voie de perfectionnement, qui caractérise, toujours selon Kant, l’homme occidental :
« Les nations orientales ne pourront jamais s’améliorer par elles-mêmes. C’est en Occident qu’il nous faut chercher la continuité du progrès du genre humain vers la perfection et de là son expansion sur la Terre. » (Kant, Réflexion 1501, cité par M. CASTILLO, p. 80)

C’est précisément ce qui amène Kant à projeter sa réflexion sur un terrain plus anthropologique, qu’il détaille longuement dans son ouvrage Anthropologie du point de vue pragmatique, dont vous pourrez lire avec profit la préface d’Alain RENAUT.

Monique CASTILLO détaille et analyse ces typologies européennes établies par Kant, entre les peuples d’Orient et d’Occident d’une part, mais également entre les peuples européens eux-mêmes, que nous pourrons lire, avec un peu de recul, avec curiosité et amusement, mais surtout avec un point de vue réellement critique, tant ces caractérisations, que Kant ne se soucie pas de sourcer ni de justifier, se distinguent par leur absence de rigueur scientifique comme par leur caractère caricatural, voire parfois xénophobe (p. 80 et suivantes).


Concernant l’approche et la conception des femmes dans la réflexion de Kant :

Dans leur anthologie critique Les femmes de Platon à Derrida, Françoise COLLIN, Evelyne PISIER et Eleni VARIKAS consacrent un chapitre à Kant (p. 355 à 365).

Elles rappellent, en introduction du chapitre, les références bibliographiques dans l’œuvre de Kant sur le sujet des femmes :
« [L’œuvre de Kant] comporte de nombreuses réflexions éparses sur la question des sexes, réflexions qui ont été rarement relevées et commentées. Ces réflexions sont développées non pas dans les trois grandes critiques, mais principalement dans les textes qui appréhendent l’humanité dans sa réalité contingente : dans L’Anthropologie du point de vue pragmatique – dont une section a même pour titre « le caractère du sexe » - dans La Métaphysique des mœurs, dans Sur le lieu commun, ou encore dans Qu’est-ce que les Lumières ?, et déjà dans les Remarques concernant le beau et le sublime qui est un texte de jeunesse. » (p. 356).
Les auteures précisent : « Un hiatus ininterrogé demeure entre la réflexion sur l’homme en général – défini par l’autonomie – et la réflexion sur la répartition sexuée des places, des rôles, mais aussi des capacités cognitives, morales et esthétiques. »

Ainsi, dans la pensée de Kant, l’approche des femmes s’articule en deux temps : le pouvoir des hommes sur les femmes trouve son origine dans un rapport de force physique inscrit dans la nature ; la construction du droit vient organiser et réguler, éventuellement amender, mais non pas abolir, ce rapport de force :

« Dans la communauté politique, les femmes, bien que « sujets » et même « citoyens passifs », sont exclues de la qualité de citoyen actif. En effet, la citoyenneté active nécessite l’autonomie à la fois morale et économique : il faut « être son propre maître ». On pourrait supposer que les femmes, même si elles n’en bénéficient pas, sont cependant susceptibles d’y accéder. Mais Kant précise (Sur le lieu commun) qu’elles en sont exclues non pas conditionnellement mais absolument, par nature. » (p. 356-357)

Comme le soulignent les auteures, au-delà de la sphère du politique, la discrimination des femmes est également présente dans l’œuvre de Kant à travers son analyse de la sphère privée et des rapports intimes et amoureux entre les femmes et les hommes (bien qu’ils soient contractualisés et donc organisés et régulés par l’état de droit, en l’occurrence la loi du mariage), ainsi que dans la sphère de l’esthétique, Kant réduisant les femmes à la beauté et à l’art de plaire, les hommes ayant seuls accès au sublime, c’est-à-dire à la noblesse et à la grandeur : « Le beau sexe a tout autant d’intelligence que le sexe masculin, seulement c’est une belle intelligence, la nôtre étant sans doute une intelligence profonde. » (Kant, Critique du beau et du sublime, cité par F. COLLIN, E. PISIER et E. VARIKAS in Les femmes de Platon à Derrida, p. 359).
Cependant, elles concluent toutefois que cette hiérarchisation et cette domination masculine n’est pas toujours assumée et affirmée comme telle par le philosophe, qui en apporte dans certains textes un démenti, l’infériorité des femme n’étant plus déclarée comme naturelle mais comme historique et politique, ce qui vient troubler et interroger parfois le principe de la pensée kantienne sur ce sujet.

Plusieurs extraits choisis de ces textes de Kant sont ainsi cités dans ce chapitre, que nous vous invitons à lire avec profit pour illustrer son approche.

Les auteures renvoient également vers Alexis PHILONENKO et DERRIDA, qui analysent, avec une approche différente, le rapport de Kant aux femmes dans sa réflexion philosophique :
Alexis PHILONENKO, L'Oeuvre de Kant, T.2, Paris, Vrin, 1997, p. 68-78
Jacques DERRIDA, Glas, Galilée, 1974.


Vous pourrez vous reporter également à l’ouvrage de Sarah KOFMAN, Le Respect des femmes (Galilée, 1982), dans lequel la philosophe analyse et croise les approches de Kant et de Rousseau, assimilant leur distance envers les femmes comme une manière de les « tenir en respect », de s’en protéger, comme « un envers glorieux de leur misogynie ».


Enfin, nous vous renvoyons au recueil Quand les philosophes parlent des femmes, anthologie de textes choisis et présentés par Giulia POZZI (Librio, 2017), qui consacre un chapitre à Kant (p. 51 à 57) et livre ainsi plusieurs extraits de textes éclairant sa conception du rôle et de la place des femmes.

Bonnes lectures !
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